Posté le Mercredi 20 février 2019 |
Caroline Olivier |

[Travail 2019] Espaces dynamiques de travail ? Pour quelles conditions de travail réelles pour les salarié.e.s ?

Du bureau individuel ou à quelques personnes, les espaces de travail se sont transformés dans les années 2000 en open-spaces. Après les avoir portés aux nues, on en revient et une nouvelle organisation de travail se met en place dans les entreprises : les espaces dynamiques. En apparence, cela a l’air positif. Qu’en est-il réellement ?
[Travail 2019] Espaces dynamiques de travail ? Pour quelles conditions de travail réelles pour les salarié.e.s ?

A première vue, cela ressemble au glissement sémantique d’une Direction des ressources humaines que l’on appelle de plus en plus Gestion des talents : cela sonne mieux et plus positif. Avec plus de recul et de sens critique, nous serions plutôt enclins à penser que cette énième évolution des espaces de travail s’inscrit toujours dans la recherche de flexibilité pour ne garder qu’un seul cap : l’absolue nécessité de s’adapter à des marchés considérés comme de plus en plus incertains, des marchés que les experts qualifient désormais de VICA (volatils – incertains – complexes – ambigus). Et, derrière des tendances d’espaces plus confortables, il ne s’agit, pour les entreprises, ni plus ni moins, que de chercher à améliorer la productivité au travers de la collaboration des salarié.e.s : plus les salarié.e.s collaborent, plus ils sont efficaces pour s’adapter de manière rentable au contexte VICA. Et, pour favoriser cette dimension collaborative, quoi de plus porteur, aux yeux des employeurs, que de remettre au goût du jour la notion de « bien-être au travail ».

Et, nous le savons bien maintenant, ce bien-être dépend de trois types de paramètres, à savoir physiques, psychologiques et sociaux :

  • Des paramètres physiques, dès lors que les bâtiments de travail sont certifiés HQE (haute qualité environnementale), garantissant aux salarié.e.s un air propre et bien renouvelé, une lumière naturelle suffisante, une température confortable, une ambiance sonore permettant la concentration, etc.
  • Des aspects psychologiques et sociaux : l'aménagement des postes de travail vient se substituer au modèle de l’open-space dans le secteur tertiaire, tels les services ou les SSII, ou dans les activités tertiaires de l'industrie, la R&D et les bureaux d’études. Afin d’atteindre une collaboration plus importante, les critiques nourries des dernières années sur l’open-space ont été entendues, notamment parce qu’il engendrait davantage le repli sur soi que l’échange et le partage !

D’où l’apparition récente des espaces de travail "à la carte", appelés aussi "espaces dynamiques de travail", "flex-office" (bureau flexible), "activity based workplace" (espaces de travail dédiés à chaque activité) ou encore "Workplace as a service" (lieu de travail organisé en prestations). Selon une même idée : sur le modèle de l’opérateur de production qui se déplace d'un point à un autre de l’atelier pour son travail, le salarié évolue dans plusieurs espaces de travail au cours d’une journée : dans un environnement créatif parce qu'il est dans une séquence d’exploration, dans un environnement silencieux parce qu'il a besoin de se concentrer, dans une cabine pour participer à une conférence téléphonique en étant à l'aise et sans déranger les autres, etc. Ainsi, il n'y a plus de bureau fixe, mais un espace confortable et adapté à chacune des activités des salarié.e.s, synthétisant cette nouvelle vision de l’organisation du travail : l'espace dynamique de travail.

Pour quoi faire ?

Au-delà de la pression productiviste, l’entreprise cherche aussi à attirer et à retenir les profils rares dans l'entreprise, à « séduire » des clients de plus en plus exigeants. Cette mise en avant d’une « marque employeur » joue un double jeu avec le reste des personnels, traités, quant à eux, avec moins d’égards et qui se voient proposer des variables d’ajustement, comme celles du télétravail et des self-services…

Aujourd'hui, la mise en place de ces espaces dynamiques de travail se heurte à des conflits d’usage, de mauvais dimensionnements dynamiques, des erreurs d’analyse du travail qui poussent les salarié.e.s vers le télétravail autant que le font les conditions de mobilité. Dans cette nouvelle évolution, le risque de rupture des collectifs de travail s’accroît, faisant poindre une issue totalement opposée au but recherché… Il nous semble important d’accepter que les espaces dynamiques changent le travail individuel et l'organisation des services les uns par rapport aux autres. Un tel aménagement doit avant tout être pensé comme un vrai projet humain. Car, dans ce nouvel aménagement d’espaces de travail, le poste de travail n'est plus un point de repère pour le salarié. Ledit salarié n'a en effet plus UN espace, mais DES espaces… certes dynamiques, mais presque détachés de lui-même.

Nos points de vigilance face à ces nouveaux espaces de travail ?

Il nous semble essentiel d’attirer l’attention des représentants du personnel sur la mise en avant de cette dimension humaine. Car les projets d’aménagement de tels espaces peuvent remettre en cause les contacts sociaux entre les salarié.e.s. Ils peuvent même présenter des dangers sur leur santé, dans le cas où les installations de traitement d’air n’ont pas été pensées pour un usage d’espace dynamique. Dans un déploiement inadapté, un salarié se retrouve même confronté du jour au lendemain à un espace de travail dynamique qui exige de lui, dès son arrivée au bureau, de chercher où travailler sans que son manager sache même où le trouver ! Le bouleversement que représentent ces changements pour les salarié.e.s, comme pour les managers, n'est pas suffisamment anticipé par les entreprises.

Au-delà des seuls impératifs sociaux, déjà évoqués plus haut, il y a aussi des paramètres techniques dont il faut tenir compte, car il s'agit d'une question de conformité, qu'il s'agisse du traitement de l'air ou de la sécurité l'incendie. Jusqu'à présent, les entreprises ont tendance à préférer des mètres carrés un peu plus chers, avec des surfaces moins grandes, tout en continuant à amortir le coût des aménagements « fixes » sur une période assez longue. Pourtant, imaginer un espace flexible, c'est se donner la capacité de le réaménager demain selon les besoins… donc, le coût réel des aménagements est supérieur à celui dans les comptes, surtout si les aménagements ne sont ni démontables ni roulants. Autre contrainte à prendre en compte : quel est l’espace suffisant pour chacun.e sans déranger son voisin.e ? Comment appliquer cette notion dans un espace flexible alors que les moyennes ne veulent plus rien dire puisqu’il n’y a pas de place dédiée et que les effectifs varient ?

Nos préconisations

Nous préconisons donc de réaliser des études sur la capacité d'accueil réelle des bâtiments, via, par exemple, des études statistiques en flux d’accueil des espaces partagés. Les données de consommation issues d’outils de réservation des salles de réunion et des espaces partagés pourraient faciliter ces mesures. Autre réflexion à suivre : les modèles digitaux, désormais utilisés pour la construction des bâtiments, pourraient faciliter la conception d'espaces plus facilement réaménageables selon les besoins. La plupart des sociétés en auront besoin pour revoir leurs espaces en fonction de leur fonctionnement en mode projet. Ces modèles numériques intégrés permettent ainsi de s’assurer de la compatibilité des installations techniques, comme les flux d'air, avec les déplacements de cloisons qui font fortement varier les densités de population sur un plateau.

Toutes ces réflexions sont d’autant plus importantes que, désormais, dans le cadre de la mise en place des comités sociaux et économiques (CSE), les expertises concernant des projets importants d'aménagement doivent être cofinancées à hauteur de 20 % par la nouvelle instance. Cette obligation risque ainsi d'être un frein à la réalisation d'expertises dans les CSE de petites et moyennes entreprises. Les problèmes de santé liés à la pollution de l'air en Ile-de-France augmentent pourtant de plus en plus, cette pollution ayant doublé par rapport aux années 50 du fait des particules fines. Des règles et des principes pour assurer l’assainissement de l’air des locaux de travail sont bien définis par le Code du travail et par des normes mais ils n'ont pas suffisamment évolué pour tenir compte de cette aggravation de la pollution de l'air. C’est la raison pour laquelle, dans les entreprises, nous constatons l'apparition de cas d'allergies et d'asthmes ou la diffusion rapide de maladies épidémiques, comme la grippe. Parfois, les bâtiments n'ont pas été "nettoyés" avant l'emménagement et l’accueil des salarié.e.s. Parfois, les aménagements n’ont pas tenu compte de l’équilibre de l’air existant ou de la capacité des installations. Si ces aspects ne peuvent plus être traités par le CSE, ils réapparaîtront plus tard et, cette fois, sous la forme d'un risque grave sur la santé des personnels. D’où l’ardente nécessité pour les nouveaux CSE de mettre en place une commission permanente thématique, pour suivre les projets de transformation, ou une commission temporaire définie dans l’accord de CSE, qui soit mobilisable avec des moyens pré-définis, dès qu’est entrepris un projet significatif lié aux locaux.

Et cette priorisation de thématiques dites « santé au travail » est d’autant plus importante que :

  • Du côté de la représentation du personnel, cela permet à certains élus de se spécialiser sur ces questions, de les approfondir et de rendre compte au reste du CSE.
  • Du côté de l'employeur, cela suppose que la Commission puisse débattre avec les interlocuteurs métiers ou projets et que la présence de l'expert soit acceptée par l'entreprise. Ces deux conditions sont d’autant plus acceptables que le débat se centre prioritairement sur des risques opérationnels et des améliorations concrètes pour les salarié.e.s.

Enfin, l’émergence du CSE peut se révéler positive au regard de l'enjeu de ces nouveaux espaces de travail. Ils mettent en jeu des domaines très différents (productivité, économie, psychologie, organisation), lesquels étaient traités séparément par le CE et le CHSCT jusqu’à présent. Portés par une instance unique, ces sujets, enfin examinés sous tous leurs aspects, trouveront-ils plus l’écoute et l’attention de l’employeur ?

A voir mais il n’en demeure pas moins vrai que les méthodes d'investigation des élus sur ces questions devront également évoluer, croiser systématiquement toutes les dimensions portées par de tels sujets et leurs arbitrages mutuels : le physique et l’économique, le social autant que l’environnemental.

Le fait que les nouveaux aménagements des espaces de travail « dynamiques » représentent des facteurs de déstabilisation conduit à l'augmentation des risques psychosociaux (RPS). Cette progression des RPS, phénomène nouveau, va fortement croître au niveau du management intermédiaire. En effet, les entreprises demandent de plus en plus aux managers de quitter une philosophie top-down pour être plus "inspirants" et susciter la confiance, alors que ces managers reçoivent en parallèle des injonctions de résultats importantes.

A suivre donc avec attention…

Ce billet est tiré de l’interview réalisée de Maria Le Calvez (@MariaLeCalvez1) et de Christophe Gauthier (@CGSecaf), consultants chez SECAFI, par @Bernard Domergue, Journaliste chez @actuel_ce, avec son aimable autorisation.

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