Posté le Jeudi 20 juillet 2017 |
Francis Odier |

Ode à l'avis

Quand on a l’avis devant soi, tous les futurs paraissent possibles. Tel est le rôle de l’expert à contre-courant ou de l’élu à tendance dissidente: affirmer tranquillement qu’une autre voie est accessible, dessiner l’alternative

Par la grâce du législateur, il s’épanouit au coeur de notre vocation, proche de l’âme. Rouage du dialogue, ciselé comme à la bijouterie ou brut de fonderie, mais toujours oh combien précieux ! C’est l’avis.

Quand on croit à la force de la parole et des idées, l’expression d’un avis, écrit et publié avec les moyens du bord, est une authentique forme d’engagement. L’avis se construit avec labeur. Ensuite, il expose à la critique. Le silence est plus confortable.

Les occasions de rédiger un avis sont fréquentes. Il y a les bilans au printemps, les diagnostics à l’automne, tous les points de l’ordre du jour et les digressions qui sont si tentantes. Rien n’interdit d’écrire un avis à brule pourpoint, sans préavis, sur un sujet d’actualité. Mais pour durer, sans gaver les partenaires et sans trop se raviser, l’astuce est d’avoir l’avis sobre. Je conseille de réserver l’avis aux projets importants et aux rites annuels. Au fil de l’eau, une bribe de parole en réunion ou un petit courriel négligemment lâché sur le réseau suffisent à tenir son rôle de contributeur actif.

Un expert en tout et philosophe en librairie disait qu’un avis réussi est un avis bien rempli. Vision d’ivrogne pour qui l’avis naît de la quantité… Esprit vénal et petit bourgeois qui mesure l’avis au nombre de signes dans le fichier. Allons ! Avec Epicure, prenons l’avis du bon côté, de la qualité, et même, si vous y tenez, de l’utilité.

L’avis est toujours fragile car imparfait et il embarque la subjectivité. Il est conçu pour une situation, ici et maintenant, mais il peut être transporté, lu et moqué ailleurs ou demain.

Il est facile de dénigrer l’avis. On peut se demander quel est le sens de l’avis.

L’avis vaut plus que tout. Il traduit une pensée, de préférence collective, qui pourra prospérer par elle-même, indépendamment de ses auteurs. Face à la superficialité d’un dossier d’une belle langue de bois, l’avis libère et prend de la profondeur. Quand l’instinct de survie commande de s’écarter du bulldozer endiablé qui a hâte d’écraser les résistances au changement, l’avis s’éparpille et se disperse dans la nature. Munition de guérilla. Graine semée avec les aléas et les récoltes qui peuvent s’en suivre.

Donner l’avis est un acte intime, en suspension, que je ne saurais décrire techniquement ici. C’est la rencontre généreuse, après des préliminaires adaptés aux circonstances et à l’urgence, de deux êtres entiers, désireux de regarder ensemble dans la même direction, le consultant et l’instance, les membres et leur conscience. Prendre le temps nécessaire et respecter l’échéance.

Pour changer le monde, vaste projet ! il faut rendre l’avis. Ni sacrifice, ni martyr. Seulement un passage de relais, accomplissement de mission, envoi vers le public pour que d’autres fassent grandir l’avis.

Allions nous oublier l’évidence ? L’avis est vital.

Quand on a l’avis devant soi, tous les futurs paraissent possibles. Tel est le rôle de l’expert à contre-courant ou de l’élu à tendance dissidente: affirmer tranquillement qu’une autre voie est accessible, dessiner l’alternative. Le légitimiste mise sur les nuances et affine les détails. Seul le godillot loupe l’avis.

Je vous livre cette recette qui me vient du collège, excusez l’ancienneté. Dans l’avis, il y a trois ingrédients de base : l’introduction avec un objet et ses compléments, le développement autour de l’opinion ferme et concise, les propositions conclusives pour sortir du cadre et inviter l’interlocuteur à changer de cap.

Pour corser l’affaire, il est habile de glisser quelques alertes ou discrètes piques que l’on pourra resservir à une autre occasion. Si le discours commenté est hors sol, jupitérien, comme si souvent de nos jours, il sera de bonne guerre de relever les incohérences avec la triviale réalité.

S’il vire malotrus, à l’aigre ou agressif, l’avis perd sa saveur et le venin affaiblit son auteur par un rapide retour de bâton.

Parfois, les vents sont contraires, violents et emportent la raison. Tout a été bien préparé, mais au moment de la consultation, une rafale met à terre le collectif le plus soudé. C’est l’accident, l’avis perdu. On sombre dans le négatif. Au-delà des pleurs, il est vain de refaire l’histoire et la chasse aux coupables est absurde. Chercher les causes ? A quoi bon ! On les connaît trop bien. Ce sont les risques de l’avis en terrain dangereux. Se relever, reconstruire. Avec les nouveaux projets, le temps de l’avis revient. Différent. Sans la légèreté de l’avis d’avant.

Cash ou tournicoté, habilement balancé, noir ou blanc, méticuleux, inachevé. L’avis n’est pas un long fleuve tranquille. Un jour bouteille à la mer, le lendemain tir au but, droit dans la lucarne, et le reste de la semaine on fait le job, sans prétention ni fioriture, délivrant en toute simplicité le texte attendu.

Préférant l’avis des autres, l’avis double ou faussé, les adeptes du billard à trois bandes se nourrissent de l’illusion de toute puissance, jouissant d’avance de scénarios improbables mais dont nul ne peut démontrer l’impossibilité. Enfin surgit le hasard qu’on aurait tort de tenir pour partie négligeable dans l’avis et ses effets, récompense des efforts, magie de l’aléatoire qui percute le travail.

Au bout de la page, qu’aurai-je trouvé ? Par les canaux digitaux, par les chemins pléniers, avec des compagnons au mental bigarré et dans des salles atrocement confinées, j’aurai aimé l’avis.

1 commentaire
  • Pascal Poulain
    , Mardi 26 septembre 2017 09:01
    Bonjour,

    Le ton habile et léger qu'emploie Francis Odier n'enlève rien à la puissance des messages qu'il nous livre. Quel régal !
    L'expression d'un avis comme authentique forme d'engagement, parfois une véritable prise de risque ... C'est probablement là que se niche le véritable sens de l'honneur, le courage parfois, ...
    Une petite observation toutefois, pour le plaisir de converser avec Francis ... qui vient chatouiller nos neurones :
    - Formuler un avis c'est bien souvent élaborer un raisonnement, lequel argumente, renforce, justifie un positionnement. ça veut dire expliquer pourquoi on formule tel avis. Mais la liberté ne se perd- elle pas dans notre volonté de tout expliquer?
    Pour Camus, ce n'est pas le monde qu'il faut qualifier d'absurde mais ce désir fou que l'on a sans cesse d'éclairer, d'expliquer ce monde si irrationnel.
    En clair, si vous êtes amoureux et ... que vous y trouvez une explication ... c'est que vous ne l'êtes déjà plus vraiment.

    Ne cherchons pas à avoir un avis sur ce qui nous rend heureux, Même si le prix à payer parfois de ce bonheur est exorbitant. Comme pour le fameux Docteur Faust.

    C'est là curieusement que je vais rejoindre Francis Odier :
    - Faust a rendu son avis : rien n'importe plus que rejoindre sa Marguerite, quitte à s'exposer à la damnation éternelle.

    Une preuve de courage immense. et que ça en valait la peine ? Et, là, il ne faut pas chercher à comprendre ...

    Encore merci Francis pour réflexions stimulantes ! On a de la chance ...

    Bien sincèrement,

    Pascal Poulain, Secafi Lyon
Laissez votre commentaire