Posté le Jeudi 13 septembre 2018 |
Jean-Christophe Berthod / Christophe Gauthier |

Les métamorphoses du travail

La robotique progresse chaque jour. Que restera-t-il aux hommes quand les machines feront aussi bien, voire mieux qu’eux ? Avec l’avènement de la quatrième révolution industrielle, c’est la place de l’homme dans les processus de production qui se pose. En Chine, Foxconn, qui fabrique des téléphones portables, remplace ses salariés par des robots. L’initiative Made In China 2025 a pour but d’appliquer les avancées en technologie dans la production, un processus qui implique le recours massif aux robots. Le travail devient une denrée rare : est-ce la fin du travail ?
Les métamorphoses du travail

En fait, on ne sait pas : les précédentes révolutions industrielles nous invitent à penser que non puisqu’elles ont finalement concrétisé une montée en valeur ajoutée pour le travail humain jusqu’à la consécration des trente glorieuses. La singularité et la finitude de la planète nous invitent à penser que oui puisque les contraintes croissantes incitent certains à agir pour un futur transhumaniste qui n’est visiblement pas destiné à tous. Alors, finalement le travail se définira-t-il dans les compromis que les populations vont trouver comme nouveaux équilibres ? C’est le chantier auquel nous allons tous contribuer par nos choix et nos non-choix…

Même s’ils sont conçus explicitement dans ce but, les robots et l’intelligence artificielle n’occupent pas un emploi humain et les spécialistes ne pensent pas que ce soit le cas avant plusieurs décennies. Ces machines réalisent des tâches, mais ne suppriment pas le travail  On voit ainsi se développer de nombreuses activités humaines autour des robots (c’est ce qu’on appelle la cobotique). Ainsi, par exemple, le robot soulève le pare-brise d’une voiture qu’un opérateur va positionner au bon endroit afin qu’il s’insère sur la voiture. Même avec la montée en gamme de l’intelligence artificielle, on constate que si la machine peut prendre en charge des tâches à plus forte valeur ajoutée, elle ne supprime pas le travail : l’IA traite des données (raffinées) en masse, elle identifie la maladie probable avec plus de fiabilité que le médecin mais c’est lui qui sait identifier les causes probables chez le patient et donc faire le bon diagnostic. Finalement, les inquiétudes actuelles portent sur l’incapacité humaine à travailler sans les machines : l'homme peut-il exercer une force physique sans exosquelette ? Peut-il réfléchir sans informatique? On retrouve ce sentiment béat de dépendance à la technologie dans l'histoire des précédentes révolutions industrielles (papier, fer, électricité).

Où se situe l'équilibre? Il est sans doute à chercher dans la juste répartition du dividende d’automatisation entre les parties prenantes. Avec le développement de la robotique, les entreprises semblent – même si cela reste difficile à prouver – plus productives et gagnent des parts de marché. Ainsi, une  étude qui présente un bilan intermédiaire du programme français Robot Start PME, un programme de soutien aux PME primo-accédantes à la robotisation montre que 65% des entreprises bénéficiaires ont embauché entre 1 et 5 salariés depuis l’intégration de la cellule robotique et 84% des entreprises bénéficiaires comptent embaucher entre 1 et 10 salariés suite à l’intégration de la cellule robotique. Les pays qui ont le plus investi dans les robots (Allemagne, Corée du Sud) sont aussi ceux qui ont maintenu un tissu industriel robuste. La robotisation des usines a entraîné par ailleurs dans un certain nombre de cas des relocalisations d’activités productives qui avaient été délocalisées dans des pays à faible coût de main d’œuvre. La baisse du coût des produits industriels entraîne de manière indirecte un gain de pouvoir d’achat qui sera réinvesti dans des activités humaines (loisirs, culture, etc.). Et dans le même temps, le paradoxe de Solow sur la productivité et le paradoxe de la Reine rouge sur la compétitivité semblent indiquer que ces gains d’automatisation sont passagers et doivent continuellement être réinvestis pour conserver une avance sur la concurrence. Cette fuite en avant est-elle soutenable?

Ce qui change, c’est la nature de nos activités : on n’assiste pas à une disparition de l’emploi mais à une transformation profonde du travail. (cf Bernard Stiegler : « L’emploi est mort vive le travail »)

-        Même si la norme reste le travail salarié (75% des actifs en France), le travail indépendant attire de plus en plus les jeunes générations (1 jeune sur 2 dit préférer être indépendant que salarié). Mais il ne faut pas opposer les deux statuts : les travailleurs passeront d’un statut à l’autre, exerçant dans une même journée une activité salariée et une ou plusieurs activités indépendantes. C’est d’ailleurs ce qu’on constate de plus parmi les jeunes générations mais aussi parmi les plus anciens qui s’approchent de l’âge de la retraite.

-        Le centre de gravité philosophique du travail se déplace : le travail devient une expérience, le modèle idéalisé et fascinant du start-upper renvoie à ce mythe du héros moderne, de l’aventurier du 21ème siècle, qui s’accompagne d’un nouveau style de vie, d’une nouvelle façon de vivre. La recherche de sens devient primordiale, avec un attachement de plus en plus fort aux valeurs portées par l’entreprise. Le travail devient « sensationnel » : il doit être porteur de sens et d’expérience.

-        Les pratiques de travail évoluent :

  • le travail devient plus collaboratif, le mode projet devient l’unité de l’organisation, et fait se rencontrer start-ups et grands groupes en permanence ; les organisations se transforment, elles deviennent informelles, rhizomiques, responsabilisantes, avec des collaborations plus ouvertes (processus d’open innovation)
  • le travail sort des frontières de l’entreprise ; on assiste à une remise en cause de l’espace et du temps de travail :
    • fin des bureaux individuels et des open spaces, développement du télétravail (qui concerne aujourd’hui un salarié sur 3), et du travail dans les espaces de coworking ;
    • difficulté à mesurer le temps de travail : la norme de 35 heures de travail hebdomadaire n’est plus adaptée à la réalité du travail (exemple des zero hour jobs en Angleterre).
  • l’individu devient lui-même une marque (personal branding) : au travers des réseaux sociaux, il développe sa propre « image de marque ». Avec en corollaire la nécessité de rendre visible le travail et un risque de mise en concurrence des travailleurs les uns avec les autres.
  • en même temps se développe tout une part de « bullshit jobs » (David Graeber), car il faut « montrer » le travail, le rendre visible : le travailleur, quel que soit son statut, passe un grande partie de son temps à rendre compte de son travail : compte-rendu d’activité, reporting, etc.
  • nous sommes entrés dans une société de l’innovation, ce qui pose la question de la mise à jour permanente des compétences ; il faut se former en permanence, apprendre toujours de nouvelles techniques, acquérir de nouveaux savoir-faire, développer ses « soft skills »

Le travail se réinvente : il est de moins en moins lié à un emploi mais à un ensemble d’activités, qui ne sont pas toutes rémunérées : travail domestique, travail bénévole, travail militant. On assiste à une professionnalisation de toutes ces activités qui étaient jusqu’à présent considérées comme « en marge du travail ». Le développement très rapide du « do it yourself » illustre très bien cette tendance.

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