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Regards croisés

Une restructuration vécue de l’intérieur

Traits d’Union : Comment êtes-vous arrivé à Malaucène ?

Thierry Georges, Secrétaire de l’Union Locale (UL) CGT de Vaison la Romaine/Malaucène : Quand on a parlé de Malaucène, je me suis dit : c’est la dernière industrie. Ceux de Malaucène, je les ai découverts au travers de l’UL et puis après, j’ai rencontré des gens avec qui l’osmose s’est faite, la relation humaine a été très importante. Si le courant n’était pas passé avec eux, on n’aurait pas pu bien travailler ensemble. Autant lorsque je militais dans ma corporation professionnelle c’était simple, je n’avais aucune difficulté, autant là je découvrais les relations avec des salariés, des ouvriers avec des difficultés que je ne connaissais pas, ça m’inquiétait sur ma capacité à leur apporter un tant soit peu et à répondre présent efficacement.

Après, les papetiers sont devenus des potes, on s’est pris au jeu. Le 17 avril (2009, ndlr), lors de l’annonce de la fermeture des Papeteries, j’étais là et il y avait eu un travail de préparation avant. 211 sauvegardes de l’emploi ! Il y avait des différences d’analyse, des débats, mais le 17 avril, on a découvert des gens qui se sont construits au fur et à mesure. Maintenant, ce n’est plus un rapport syndical, c’est avant tout un rapport humain.

Jean-Marc Moulin, Délégué Syndical (DS) CGT des papeteries de Malaucène : La stratégie est restée la même depuis le 17 avril, ça coulait de source pour tout le monde, et c’est notre force. On nous a dit : « Vous avez eu un bon PSE », mais ce n’était pas ce que nous cherchions et la preuve, c’est que les salariés nous suivent encore, ils sont là en assemblée générale (AG) sur le site tous les vendredis, 70 ou 80 personnes, pour savoir où on en est. Il y a un décalage nationalement, ça m’horripile les discours sur les primes de préjudices. Avec Schweizer Mauduit, on en a eu, mais ne rêvons pas, l’important c’est d’avoir du boulot. Pour moi, résumer la lutte à des primes, ce n’est pas possible.

Td’U : Vous faites encore une AG tous les vendredis ?

TG : Oui, sur un site fermé ! Au niveau local, les gens ont compris ce qu’on voulait faire (rouvrir l’usine, ndlr), mais à d’autres niveaux, c’est autre chose. C’est anachronique, c’est une façon de faire un peu à l’ancienne, qui dérange parce qu’elle n’est pas dans la norme. Nous, on fait le syndicalisme à l’ancienne, la seule chose qui diffère c’est que, là, il n’y a pas un DS qui monte sur la table et qui domine. Notre force ici, c’est que l’on a tous le même niveau de connaissance, que ce soit l’un ou l’autre qui parle, c’est pareil. A un moment donné, c’est un mode de fonctionnement syndical qui a basculé un peu dans l’autogestion.

Td’U : Comment se prépare la suite pour les salariés ?

JMM : Malaucène, ça a toujours été un peu particulier, une usine au milieu de la campagne, avec du chômage autour. Les gens étaient comme protégés, ils comprennent maintenant en allant dans leur cabinet de reclassement qu’il n’y a rien autour, pas de travail. Même s’ils touchent des sous, il y en a un certain nombre qui ont compris que le monde du travail à l’extérieur, ce n’est pas facile. Des emplois il y en a un peu, et encore il faut voir quel type d’emplois. On oublie qu’en plus des salariés de Malaucène, il y a les 211 familles qui sont touchées. On oublie que la fermeture de Malaucène pour le type qui vendait les palettes au site, c’est dur aussi et, lui, il ne passe pas par la case PSE. Et puis, il y a ceux qui pensent retrouver une activité en créant une petite entreprise, mais s’ils gagnent 500 euros par mois au bout d’un an, ils devront être contents, alors qu’ils en gagnaient le triple à l’usine. Il faut rester concentré, ne pas être tenté de faire l’assistante sociale, on sait qu’il y en a qui vont être dans la merde, mais on ne peut pas toujours réagir à l’affectif, sinon on ne s’en sort pas.

Td’U : Et pour vous ? Qu’est-ce qui se passe ?

JMM : Personnellement, j’ai eu une proposition de travail au mois de décembre que j’ai refusée (pour continuer sur le projet de reprise du site, ndlr)  mais on ne peut pas refuser tout le temps non plus, on peut vite s’entendre dire : « Tu as envie de travailler ou pas ? ». Aujourd’hui, le pire, ce serait  que l’on s’en aille, on ne peut pas prendre cette décision là, il faut continuer.

Ma situation n’est quand même pas la pire. Ma précarité est relative, je gagne autant qu’avant la fermeture, puisque l’inspection du travail a refusé le licenciement des salariés protégés. J’ai la liberté de dire : « Je reste ».  La priorité, c’est de faire quelque chose là, pour l’usine. Du coup, on est au CE tous les matins.

TG : On a tous pris conscience que si Malaucène fermait, ce serait une catastrophe économique certes, mais aussi humaine pour ce territoire déjà en fortes difficultés.

 

Malaucène : une lutte de tous les instants pour sauver les emplois et le site

Le 17 avril 2009, sans préavis, le Groupe Schweizer Mauduit International (SMI) annonce par voie de presse aux Etats-Unis sa décision de fermer sa filiale, les Papeteries de Malaucène (Vaucluse), fin 2009 et de licencier ses 211 salariés. Le coût de cette fermeture est estimé à 22 M$ pour un  gain attendu de 0,30$ par action.

Cette annonce crée la surprise et provoque la colère des salariés de Malaucène ainsi que des élus des collectivités territoriales (communauté de communes, conseil général Vaucluse, conseil régional PACA). En 2008, un Plan de sauvegarde de l’emploi (PSE) a déjà conduit à la suppression d’environ 70 postes : ce nouveau plan stoppe les perspectives de redressement de l’activité avancées par le groupe pour justifier la première restructuration. Il contredit également la promesse faite de transformer le site en un centre d’excellence de l’imprimerie et de la perforation laser. Enfin, il s’inscrit dans un contexte de crise et de grandes difficultés sur le bassin d’emploi de Malaucène, alors que l’employabilité des salariés qui vont être licenciés est faible et que le groupe n’a pas fait le nécessaire pour l’améliorer (pas de GPEC notamment).

Le CE des Papeteries de Malaucène se tourne vers son expert Secafi pour l’analyse des justifications de la fermeture (livre II) et de la négociation du PSE (livre I). Un allongement significatif des délais de la procédure d’information consultation est négocié et Secafi accompagne également le CE dans le suivi de la recherche de repreneurs. Une seule offre est présentée en septembre 2009, mais les élus de Malaucène et Secafi démontrent qu’il s’agit d’un « pseudo-repreneur » qui a déjà sévi à l’étranger en rachetant des papeteries en difficulté et en déposant le bilan peu après.

Sous la pression, la direction renonce au projet de reprise. Un autre repreneur se manifeste spontanément pour ré-industrialiser le site autour d’un projet de filtre à cigarette très innovant, en complément des activités traditionnelles des Papeteries de Malaucène. La direction rechigne et Secafi propose alors un montage original : les collectivités territoriales pourraient acheter à SMI les actifs immobiliers et industriels des Papeteries de Malaucène à un « juste prix » (intégrant notamment le coût de la dépollution du site qui incombe à SMI). Dans une seconde étape, elles céderaient ces actifs sous forme de crédit bail sur 10 ans à une nouvelle société (Newco), dédiée à la ré-industrialisation du site.

Secafi, en étroite concertation avec les élus de Malaucène, propose que Newco soit montée sous le statut juridique de SCIC (proche de la SCOP) et que son capital soit ouvert aux salariés, aux collectivités locales et à un fonds d’investissement « socialement responsable » qui pourrait apporter des prêts participatifs. Fin 2009, les collectivités territoriales manifestaient un intérêt pour cette solution de portage des actifs et le repreneur potentiel confirmait son intérêt. Six mois après, l’espoir est retombé et la reprise n’a finalement pas eu lieu. La mission de Vaucluse Développement, qui avait été chargée à la suite d’un cabinet, de la recherche d’un repreneur, a pris fin le 31 mai. Une nouvelle phase va s’ouvrir : celle de la dépollution du site et de la revitalisation économique du bassin d’emploi, sur une zone d’une vingtaine de kilomètres autour de l’usine.

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