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La presse s’en est fait écho la semaine dernière : le dernier-né des ateliers français de maroquinerie de Louis Vuitton, inauguré dans la campagne drômoise en présence du Ministre de l’industrie, a adopté une approche développement durable… et une organisation Lean* manufacturing. Méthode, précise dans ses colonnes l’Usine Nouvelle, déployée depuis trois ans dans les autres ateliers du maroquinier de luxe et qui aurait permis de dégager « 10% de production supplémentaire» selon son président Yves Carcelle. « Le Lean est devenu un modèle d’organisation et de management à la mode, remarque Philippe Rouzaud, consultant, spécialiste du sujet au sein de Secafi. Depuis deux ans, nous assistons à un lobbying de plus en plus actif de cabinets de consultants qui font la promotion du Lean et à une extension de la démarche, de l’industrie vers les activités de services ou de recherche notamment.»
Cette idéologie de la productivité – une entreprise où il n’y aurait que des flux, sans temps mort, sans tâche inutile…– s’insinue dans des secteurs où la notion de productivité, justement, est difficile à cerner. « On en parle maintenant dans les hôpitaux, observe Philippe Rouzaud. Mais comment définit-on et mesure-t-on la valeur ajoutée d’une telle activité ? » D’autant que les résultats enthousiastes avancés par les promoteurs du lean tronquent une partie de la réalité : le niveau de satisfaction du client est-il toujours le même ? Quid de la notion de qualité ? Comment cette productivité miraculeuse s’inscrit-elle dans la durée ? Le déploiement du lean inquiète les salariés, de plus en plus nombreux à assister aux matinées-débats organisées par Secafi un peu partout en France, certaines à la demande d’Unions syndicales départementales ou locales. « On y croise un public très intéressé et très diversifié : infirmières, salariés de l’industrie, médecins du travail, mais aussi directions d’entreprises, explique le consultant. Les débats sont animés, les participants ont de vraies questions. »
L’un des principaux sujets de vigilance est celui des conséquences du Lean sur la santé et les conditions de travail des salariés. Elles sont difficiles à mesurer, pas forcément visibles tout de suite, mais profondes, à la mesure d’un outil qui s’avère potentiellement très puissant. En outre, elles sont en partie masquées par la culture ambiante de participation et d’adhésion collective que véhicule le lean : tout salarié qui se marginalise se met rapidement en difficulté… d’où l’importance d’agir prioritairement via le CHSCT, en se faisant assister par une expertise pour projet important, voire pour risque grave. « Il est difficile de s’emparer d’un tel sujet, les élus doivent montrer beaucoup de ténacité et de courage pour aboutir, notamment face à certaines entreprises qui ne s’embarrassent pas beaucoup des procédures et du Code du Travail, insiste Philippe Rouzaud. Il est important que les représentants du personnel se forment au Lean pour mieux comprendre les enjeux et être plus vigilants face aux projets de la direction, souvent présentés comme miraculeux ». Il faut être sensibles aux signaux d’alerte : dégradation des indicateurs d’absentéisme et d’accidentologie, plaintes, montée du stress, déclarations de TMS (troubles musculo squelettiques)... Et face à un projet, les questions d’impacts sur les conditions de travail (contenu, cadence, co-activité…) et l’organisation du travail (équipes, effectifs, horaires, systèmes d’évaluation…) restent centrales. L’objectif : démontrer l’importance des risques sur la santé, ouvrir un vrai espace de débat où les IRP ont toute leur place et identifier toutes les marges de manœuvre et les moyens d’action possibles.

* Une définition théorique du Lean : système de gestion d’entreprise ou d’organisation, dont l’objectif est d’éradiquer toute forme de gaspillage par des actions continues et progressives, impliquant l’ensemble du personnel.